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Lorsque nous nous promenons dans un endroit où il y a du monde, il se peut que nous repérions au loin quelqu’un que nous connaissons, du fait de sa silhouette. Nous reconnaissons facilement sa démarche, son port de tête, la façon qu’il a de se servir de son bassin pour avancer, la tenue de son dos, les mouvements de ses bras, etc. Tout un ensemble unique, une sorte de signature de la personne, qui fait que sans avoir besoin d’y penser nous la reconnaissons dès que nous l’apercevons. Point d’analyse, juste un ensemble de perceptions.
En nous approchant, nous allons voir son visage. Si cette personne a un certain âge, nous verrons qu’il a pris des plis particuliers, témoins de l’activité de son corps et de son psychisme durant sa vie. Là non plus pas besoin d’analyser ni de mettre des mots. A regarder ce visage dans son activité, nous « savons » quelque chose et cela nous touche, d’une façon ou d’une autre.
Avez-vous déjà regardé votre nuque en action ? Non, à part sur des photos ou des films. Mais pouvez-vous regarder votre nuque là maintenant, dans l’instant de votre action ? Non, évidemment, mais peut-être pouvez-vous la percevoir. Avez-vous regardé des nuques, avez-vous prêté attention à toutes ces nuques que vous croisez ? Celle d’un bébé qui commence à se dresser sur son céans. Celle d’un adulte affairé et pressé. Celle d’une personne en colère, ou qui a peur. Celle de quelqu’un qui veut convaincre. Celle encore d’un vieillard, qui  a accepté la vie telle qu’elle est, ou qui s’y est résigné, ou bien qui est totalement absorbé dans la préservation de son corps de moins en moins alerte. Avez-vous regardé toutes ces nuques ? Avez-vous remarqué comme elles agissent seules et que les personnes à qui elles appartiennent ignorent tout de leur activité, et ne prennent conscience de son existence que si elle fait mal. Une nuque ça doit porter la tête, et c’est tout ! Elle sait faire son boulot, alors pourquoi s’y arrêter ?
Pourtant ça dit tant de choses une nuque. Ça sépare ou relie, c’est selon. Ça sépare (ou relie) la tête du corps, le penser du sentir, le contrôler de l’écouter et accueillir. Une nuque ça érige la tête vers le ciel tout en la posant sur le corps et la terre. Vous imaginez tout ce que ça a à dire ? Avez-vous écouté votre nuque ? Vous lui avez certainement donné des ordres, consciemment ou inconsciemment. Vous en avez reçu aussi (« tiens-toi droit ! », « redresse la tête ! », « baisse la tête ! »…). Mais nous l’avons presque tous laissée en jachère d’attention.
Alors la nuque, comme le reste du corps, a pris ses habitudes, une certaine façon de fonctionner pour faire son boulot en souffrant le moins possible, tout en répondant aux injonctions inconscientes de notre identité qui s’est construite tant bien que mal et tente de se préserver.
C’est cela le corps d’habitudes. Toute cette histoire, cette façon de s’adapter tout au long de la vie aux différentes influences que l’on reçoit.
Le corps d’habitudes se montre d’abord par ses agencements extérieurs : position des épaules, de la tête, du bassin, des genoux, forme de l’axe, etc. Mais sous-jacente à ces agencements, il se caractérise par une activité des tissus corporels qui contribue à la posture et aux diverses actions du corps en relation avec le milieu extérieur.
Ces tissus sont bien sûr l’ensemble muscles-tendons-ligaments mais aussi les os et surtout tout le tissu interstitiel que je rassemble ici sous le nom de fascias. Les fascias, niveau tissulaire le plus subtil, à la frontière entre la matière et l’énergie, forment un réseau qui touche tout l’espace du corps et joue un rôle essentiel dans la création et le maintien de sa forme. On nomme parfois le réseau fascial comme l’organe de la forme, c’est-à-dire qui donne sa forme au corps. Nous reviendrons à une autre occasion sur ce système très important (voir à ce sujet l’excellent livre de T.W. Myers, Anatomy Trains, éd. Elsevier, non traduit en français).
On peut schématiser l’activité de ces tissus en termes de tendre – détendre et de tenir – lâcher. C’est cette activité de tension-détente et tenir-lâcher qui maintient un équilibre dynamique du corps en mouvement. C’est un équilibre sans cesse renouvelé, en perpétuelle re-création. Si le corps semble figé dans certaines conformations, si les muscles et divers tissus se sont raccourcis ou fixés relativement à cette forme, cela se fait sous l’égide d’une activité dynamique qui réaffirme cette forme et ces fixations. En d’autres termes, ce n’est pas juste un état statique mais bien une activité qui recrée cet état à chaque instant.
Et chaque mouvement que nous faisons, dans la vie quotidienne aussi bien que dans le qi gong, se fait en relation avec, ou au sein de, cette activité. Il est donc tout à fait essentiel de s’intéresser à ce corps d’habitudes, à sa dynamique en relation avec notre histoire et avec la façon dont notre identité s’est construite.
Dit autrement, le corps d’habitudes n’est pas juste une machine qu’il faudrait modifier pour en améliorer les performances, mais l’expression dans la chair de notre histoire et de la construction de notre (de nos) identité(s). Il est à la fois le témoin et l’acteur de nous-même en tant que sujet.
Les principes internes, vont proposer un agencement spécifique du corps, mais surtout une activité interne spécifique, très différents de celui et celle du corps d’habitudes. Ainsi, petit à petit, la pratique du qi gong peut nous amener à rencontrer cette dynamique de notre corps d’habitudes, à l’écouter et à la prendre en considération dans notre processus de transformation. Mais il faut pour cela que nous y prêtions attention, ce qui demande un réel effort, une sorte de décalage intérieur par rapport à la façon dont nous utilisons habituellement notre fonction d’attention.