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Il était une fois un élève de qi gong qui pratiquait avec assiduité et application les mouvements et les consignes indiqués par son maître.

Un jour passe par là un petit homme qui semblait bien loin des préoccupations de l’élève. Ce petit homme, intrigué par l’activité de l’élève et le voyant complètement absorbé par celle-ci lui demande :
–  Qu’est-ce que tu fais ?
–  Je pratique le qi gong, répond l’élève.
–  Qu’est-ce que c’est, le qi gong ? questionne le petit homme.
–  Ce sont des mouvements et des postures qui, pratiquées avec une certaine intention, libèrent l’énergie dans le corps.
–  Comment apprends-tu ?
– Mon maître me montre les mouvements, me donne des indications, corrige mes postures. Et moi je répète les mouvements ensuivant ses indications, ainsi j’entraîne mon corps. J’apprends aussi en voyant faire mon maître et en le touchant.
–  Très bien ! répond le petit homme, admiratif. Après un silence, il reprend : et… dans quel but pratiques-tu ?
–  Dans le but d’harmoniser mon énergie et m’unifier au Tao, d’acquérir la connaissance de la Vie, répond l’élève avec assurance.

Le narrateur (en aparté) : l’élève aurait pu répondre bien d’autres choses, comme renforcer son énergie pour avoir plus de puissance, ou trouver le bien-être, être en meilleure santé, ou encore apaiser ses émotions et être plus détendu. Peut-être aurait-il pu dire « pour me guérir de mes souffrances » mais il aurait fallu pour cela qu’il s’arrête un peu plus sur lui-même ; d’autres choses encore…

–  Quel projet magnifique ! s’exclame le petit homme. Incidemment il ajoute : Et, dis-moi, qui pratique ?
– Comment ça « qui pratique » ? rétorque l’élève, étonné de l’absurdité d’une telle question
–  Oui, qui pratique ?
–  He bien c’est moi ! C’est moi qui pratique, qui répète encore et encore les mouvements, c’est moi qui dompte et éduque mon corps pour qu’il se conforme aux indications de mon maître.
–  Oui, tu m’as déjà dit ce que tu fais. Mais qui est ce moi qui pratique ? Ca, tu ne me l’as pas dit. Quelles sont ses motivations réelles ? Es-tu sûr de les connaître ? Quel est son désir le plus cher ? Es-tu sûr de l’écouter en pratiquant ?

–  De quoi parles-tu ? murmure l’élève, troublé.
–  Crois-tu que c’est l’augmentation ou l’amélioration de l’énergie dans ton corps qui va t’unir au Tao ?
–  Oui !
– Crois-tu que c’est en domptant ton corps que tu vas trouver cet état d’unité que tu cherches ?
– …
–  Où est ton attention lorsque tu pratiques ? Vers ton maître ? Vers le savoir qu’il détient ? Vers les consignes qu’il te donne ? Ou…
–  Où veux-tu en venir ?
–  Que dit ton corps lorsque tu le fais travailler ? Ecoutes-tu ce qu’il te dit ?
–  Mais de quoi parles-tu donc ?! J’entraîne mon corps à réaliser les mouvements et à mettre en œuvre les consignes que me donne mon maître. Mon attention est toute entière à mon maître et au savoir qu’il me transmet, afin de reproduire au mieux ce savoir dans mon propre corps. Et l’énergie de mon corps change, je le sens !
–  Es-tu sûr de pratiquer ce que ton maître t’enseigne ? Ne pratiques-tu pas ton qi gong plutôt que celui de ton maître ?
–  Je ne comprends vraiment rien à ce que tu me dis !
–  Si ton attention est toute entière sur ton maître et ce qu’il t’enseigne, alors peut-elle être sur toi, sur ce que tu vis, sur tes besoins et tes désirs les plus profonds, les plus vitaux ? Peux-tu trouver en toi l’unité si tu n’es pas en relation avec ce qu’il y a de plus intime et de plus vrai pour toi ?
–  Je n’ai pas besoin de me poser toutes ces questions ! s’emporte l’élève. Elles sont beaucoup trop intellectuelles et me dévient de mon chemin. Je pratique et je progresse dans ma pratique, c’est tout !
–  Es-tu certain que ces questions sont « intellectuelles », comme tu dis ? Ne s’adressent-elles pas à ta sensibilité plutôt qu’à tes idéaux ou à tes dogmes ? N’est-ce pas plutôt ta difficulté à rentrer en relation avec l’être que tu es, sensible et en certains points blessé ou désemparé, qui t’empêche de considérer ces questions ?

Et le petit homme s’en alla sans crier gare, comme s’il se désintéressait complètement de la conversation, laissant l‘élève avec son trouble. Le doute avait subtilement fissuré la forteresse de sa pratique et de son dévouement à celle-ci. Il ne comprenait pas vraiment ce dont le petit homme lui avait parlé, pourtant il se sentait touché, reconnu en un lieu de lui-même qu’il avait l’impression de connaître tout en l‘ayant ignoré depuis si longtemps.